En éliminant plus de 80 000 postes au premier trimestre 2026, les géants de la tech ont unanimement pointé l'intelligence artificielle comme principale responsable. Mais derrière ce récit soigneusement construit se cache une réalité bien plus prosaïque : des années d'embauche frénétique, un effet d'aubaine post-pandémique et un retour brutal à la discipline financière. L'IA serait-elle devenue le bouc émissaire idéal pour des PDG qui préfèrent ne pas avouer leurs propres erreurs de gestion ?Les chiffres donnent le vertige. Au premier trimestre 2026, 86 entreprises technologiques ont mis fin aux contrats de plus de 80 000 employés. C'est un bond spectaculaire par rapport au premier trimestre 2025, où 103 entreprises avaient licencié environ 30 000 personnes. Il s'agit également du nombre de suppressions de postes le plus élevé depuis trois ans. Selon certains agrégateurs de données, le chiffre réel pourrait même dépasser les 113 000 si l'on intègre les départs discrets, les gels d'embauches et l'éviction silencieuse de travailleurs indépendants.
Les noms qui reviennent dans cette vague sont sans surprise ceux du premier rang de la tech mondiale : Amazon a supprimé environ 16 000 postes dans ses services corporate (soit plus de la moitié de l'ensemble des licenciements tech du trimestre) tout en annonçant une croissance d'AWS de 24 %, la plus rapide depuis treize trimestres. Oracle a de son côté éliminé jusqu'à 30 000 postes, soit environ 20 % de ses effectifs mondiaux, en ciblant les administrateurs de bases de données traditionnelles et les équipes de support sur site. Meta a annoncé 8 000 suppressions, soit 10 % de ses effectifs, effectives le 20 mai, avec des coupes de 35 à 40 % dans les équipes RH et recrutement. Microsoft a proposé des départs volontaires à 8 750 salariés américains, environ 7 % de ses effectifs domestiques.
L'IA en accusée : un narratif trop pratique pour être honnête
Dans ces annonces, un mot revient de manière quasi systématique : intelligence artificielle. En 2026, l'IA a été citée comme facteur dans environ 27 600 suppressions de postes, soit environ 13 % de l'ensemble des plans de licenciements annoncés, contre 5 % en 2025. En mars, l'IA a même été présentée comme la première cause de licenciements aux États-Unis, devant les restructurations économiques classiques.
Ce phénomène a désormais un nom : « l'AI washing ». Le terme, par analogie avec le « greenwashing », désigne la pratique qui consiste à maquiller des décisions de gestion, souvent impopulaires ou révélatrices d'erreurs passées, sous le vernis d'une modernisation technologique. Sam Altman, le PDG d'OpenAI, l'a dit sans détour lors du sommet américain d'infrastructure de BlackRock en mars : presque toutes les entreprises qui procèdent à des licenciements rejettent la faute sur l'IA, que ce soit réellement la cause ou non.
L'ironie de la situation n'échappe à personne : c'est le principal promoteur de l'IA dans le monde qui dénonce le détournement de sa propre technologie comme alibi managérial. Et si quelques patrons font preuve d'une franchise inhabituelle, ils font figure d'exception. Tim Sweeney, le PDG d'Epic Games, a par exemple pris soin de préciser à ses équipes lors de l'annonce de plus de 1 000 suppressions de postes que les licenciements n'avaient aucun lien avec l'IA.
Les vrais coupables : la fièvre pandémique et la remontée des taux
Pour comprendre ce qui se passe réellement, il faut remonter au printemps 2020. Quand la pandémie de Covid-19 a paralysé les économies mondiales, les banques centrales ont réagi en abaissant leurs taux directeurs à zéro, inondant les marchés de liquidités bon marché. Pour la tech, cette période a représenté une opportunité unique : la numérisation forcée de sociétés entières, l'explosion des usages numériques et un accès illimité à un capital quasi gratuit ont alimenté une course aux effectifs sans précédent.
Marc Andreessen, figure du capital-risque de la Silicon Valley, a décrit cette période dans des termes sans concession lors d'une interview avec 20VC en mars : la frénésie d'embauche des entreprises pendant le Covid était « folle », résultat de la combinaison de taux à zéro et d'une perte totale de discipline au sein des entreprises passées au télétravail. L'argent ne coûtant rien, les projets les plus hasardeux trouvaient des financements, les équipes gonflaient et les garde-fous financiers traditionnels sautaient les uns après les autres.
Andreessen estime qu'aujourd'hui, nombre de grandes entreprises sont sursaturées en effectifs, de 25 à 75 %. Les licenciements serviraient à corriger ce déséquilibre, et non à remplacer des humains par des algorithmes. À cela s'est ajouté le brutal retournement monétaire : la Fed a rapidement relevé ses taux jusqu'à dépasser 5 % en 2023, renchérissant le coût du capital et contraignant des entreprises habituées à l'argent gratuit à reprendre le contrôle de leurs dépenses.
Babak Hodjat, directeur de l'IA chez Cognizant, résume la situation avec une formule qui dit tout : « Parfois, l'IA devient le bouc émissaire d'un point de vue financier, quand une entreprise a trop embauché ou veut se redimensionner. »
La vraie équation : financer 725 milliards d'investissement en IA
Derrière « l'AI washing » se cache pourtant une réalité économique plus complexe : si l'IA n'est pas la cause directe des licenciements, elle en est bien l'une des destinations budgétaires. Google, Amazon, Microsoft et Meta prévoient collectivement de consacrer 725 milliards de dollars à leurs dépenses d'infrastructure en 2026, soit une augmentation de 77 % par rapport aux 410 milliards déjà-records de l'année précédente. Ces quatre entreprises investissent désormais dans l'infrastructure IA plus que l'ensemble de l'industrie pétrolière et gazière mondiale ne dépense en exploration. Dans cette équation, les salaires des employés constituent la seule variable suffisamment flexible pour être réduite rapidement.
Marc Benioff, le PDG de Salesforce, qui a annoncé la suppression de 4 000 postes dans le service client, n'a pas cherché à habiller sa...
La fin de cet article est réservée aux abonnés. Soutenez le Club Developpez.com en prenant un abonnement pour que nous puissions continuer à vous proposer des publications.