Les jeunes diplômés rencontrent des difficultés croissantes sur le marché du travail. Le chômage des débutants est hausse alors que l'économie mondiale subit une transformation majeure. Bien que 47 % des jeunes accusent l'IA d'être responsable de la suppression des postes de premier échelon, les experts proposent une analyse nuancée. Certains économistes partagent cet avis, tandis que d'autres attribuent cette crise à l'essor du télétravail, qui complique la formation des recrues inexpérimentées. Les chercheurs s'accordent toutefois sur les bouleversements en cours sur le marché du travail et conseillent aux nouveaux arrivants de s'adapter. Les jeunes diplômés d'aujourd'hui sont confrontés à une concurrence plus rude que leurs prédécesseurs. Irene Chang, 21 ans, a suivi des études d'ingénierie à l'université parce qu'elle aime résoudre des problèmes. Elle souhaitait se spécialiser dans un domaine qui lui ouvrirait la voie à une carrière stable. « Je voulais trouver un emploi dès la fin de mes études », a-t-elle expliqué. Mais les choses sont avérées plus compliquées que prévu.
Irene Chang a obtenu en mai dernier une licence en génie industriel et des systèmes à Georgia Tech. Elle explique avoir commencé à postuler à des postes d’analyste de données débutants il y a environ un an, alors qu’elle était encore étudiante. La jeune femme a déclaré au NPR avoir envoyé environ 450 candidatures depuis septembre 2025 et avoir passé une vingtaine d’entretiens, mais jusqu’à présent, elle n’a reçu aucune offre d’emploi.
Jacqueline Kline, 25 ans, se trouve dans la même situation. Elle a obtenu au printemps 2026 un master en communication à l’université d’État de Floride. À ce jour, elle a postulé à plus de 500 postes de débutants depuis décembre dernier. « C'est difficile de savoir que je fais tout ce que je peux pour réussir et d'avoir l'impression que ça ne suffit pas », confie Jacqueline Kline. Le taux de chômage des jeunes diplômés connaît une forte hausse.
Un marché de l'emploi particulièrement tendu pour les jeunes
Selon les données de la Banque de réserve fédérale de New York, le taux de chômage des diplômés récents (âgés de 22 à 27 ans et titulaires d'au moins une licence) s'élevait à 5,7 % en juin, ce qui dépasse largement le taux de chômage de l'ensemble de la population active, établi à 4,1 %. Les étudiants actuels ressentent ces difficultés du marché encore plus vivement ; 9,8 % ont changé de filière en raison de la conjoncture économique.
Lorsque la transition vers la vie professionnelle semble incertaine, ils sont de plus en plus nombreux à choisir d’attendre avant d’entrer sur le marché du travail. Près de la moitié (48,5 %) des futurs diplômés envisagent de poursuivre leurs études en troisième cycle comme alternative à la recherche d’un emploi traditionnel. Plus de la moitié (56,3 %) des jeunes diplômés envisage la même chose après avoir testé le marché du travail actuel.
Cette situation engendre un sentiment de désespoir profond, résumé par Jacqueline Kline : « c'est dur de savoir que je fais tout ce que je peux pour réussir et d'avoir l'impression que ce n'est pas suffisant ». Pour Irene Chang, la menace de l'automatisation est bien réelle : « j'ai l'impression que les compétences de niveau débutant que l'on possède sont importantes, mais c'est aussi quelque chose que l'IA peut faire de manière très efficace ».
Cette opinion est largement partagée par leurs pairs, car 47 % des jeunes diplômés interrogés lors d'un récent sondage de ZipRecruiter ont déclaré que l'IA a déjà un impact sur le recrutement dans leur secteur. Bon nombre d'entre eux estiment que l’IA est responsable de leurs difficultés à trouver un emploi.
L'IA est-elle le seul facteur de contraction de l'emploi junior ?
Pour Erik Brynjolfsson, économiste à Stanford, les craintes des étudiants sont en partie fondées. Ses recherches révèlent que depuis la fin de l'année 2022, marquée par l'essor des modèles d'IA, les jeunes travailleurs de 22 à 25 ans occupant des postes fortement exposés à l'IA ont connu une baisse relative de l'emploi de 16 %. Ce recul concerne notamment des métiers comme les développeurs de logiciels ou les responsables marketing.
« L'IA n'est pas toute l'histoire, mais elle en fait partie et les preuves s'accumulent ». Il explique ce phénomène par deux facteurs majeurs. D'abord, lors des ralentissements économiques, les postes de niveau débutant sont les premiers supprimés par les entreprises. Ensuite, les modèles d'IA sont entraînés sur des connaissances formalisées et écrites, ce qui présente « un grand chevauchement avec les compétences des profils débutants ».
En revanche, l'IA ne possède pas encore la sagesse et le savoir-faire tacite accumulés par l'expérience sur le terrain, ce qui préserve les employés plus expérimentés d'une concurrence directe avec ces outils. Les séniors s'en sortent donc beaucoup mieux. « Ainsi, pour les travailleurs plus expérimentés, ce type de connaissances n’est pas autant affecté », explique Erik Brynjolfsson, ajoutant qu’ils n’ont pas autant besoin de rivaliser avec l’IA.
En fin de compte, Erik Brynjolfsson envisage un avenir proche dans lequel les emplois occupés par ceux qui ont commencé leur carrière avant l’ère de l’IA persisteront en grande partie, tandis que de nombreux emplois destinés à la nouvelle cohorte de jeunes professionnels commenceront à disparaître.
Rôle prédominant du télétravail dans le déclin des embauches
L'analyse d'Erik Brynjolfsson ne fait cependant pas l'unanimité. David Deming, économiste à l'Université de Harvard, remet en cause la responsabilité directe de l'IA dans les difficultés actuelles des jeunes diplômés. Il fait observer que le ralentissement des recrutements de profils juniors a commencé environ six mois avant le lancement public de ChatGPT. Pour lui, l'explication réside ailleurs : « je pense que cela ressemble plus au télétravail ».
David Deming souligne que « la proposition de valeur de l'embauche d'un junior dont on sait qu'il sera chez lui n'est tout simplement pas aussi intéressante ». À l'inverse, le télétravail incite les entreprises à embaucher des profils séniors déjà autonomes, en élargissant leur recherche à l'ensemble du territoire.
« Si l’on examine attentivement la chronologie des événements, il semble que la baisse des embauches de jeunes diplômés ait en réalité commencé environ six mois avant la sortie de ChatGPT. Cela me laisse donc penser qu’il s’agit d’autre chose. Je pense que cela tient davantage au télétravail », explique David Deming. Selon la Fed de New York, les entreprises sont moins enclines à embaucher de jeunes diplômés pour des postes en télétravail.
La Fed de New York a constaté que, parallèlement à l’augmentation des emplois à distance suite à la pandémie de Covid-19, le chômage chez les jeunes diplômés avait également augmenté. L'analyse a révélé que l'IA n'expliquait pas la hausse du chômage chez les jeunes travailleurs et que le télétravail en était davantage le moteur. Ajoutés aux capacités d'automatisation de l'IA, ces facteurs ont un impact sur l'embauche des jeunes diplômés.
Une hausse paradoxale des effectifs chez les utilisateurs d'IA
Un autre élément vient nuancer l'idée d'un remplacement massif des emplois par les machines. L'économiste Anders Humlum, de l'Université de Chicago, cite une étude menée par Ramp et Revelio Labs auprès de 21 000 entreprises américaines entre 2021 et 2026. L'étude révèle que les entreprises investissant le plus l'IA ont vu leur effectif de niveau débutant progresser de 12 % au cours des deux années suivant l'adoption de ces technologies.
Ce constat contredit l'idée reçue d'un effet destructeur immédiat : « si nous regardons les grands utilisateurs de ces outils, les entreprises qui paient beaucoup d'argent à Anthropic et OpenAI pour s'abonner à leurs modèles, elles embauchent plus que quiconque ». Les entreprises tirant pleinement profit de l'IA semblent ainsi être celles qui recrutent le plus de jeunes collaborateurs. Ces données suscitent un débat intensif dans la communauté.
Malgré leurs divergences, les trois économistes s'accordent à dire qu'une transformation économique d'envergure, comparable à la Révolution industrielle, est en marche. À long terme, Erik Brynjolfsson, David Deming et Anders Humlum partagent toutefois une vision plutôt optimiste quant à l'impact de l'IA.
À propos de cette évolution, Erik Brynjolfsson explique : « c'est une période vraiment difficile pour beaucoup d'emplois conventionnels. L'un des moments les plus extraordinaires pour être en vie, où ces technologies permettent aux gens de faire des choses qu'ils n'auraient jamais pu faire auparavant ». Anders Humlum qualifie de « conclusion très prématurée » l'idée selon laquelle les étudiants seraient pénalisés à terme par cette technologie.
Enfin, David Deming prédit que la transition sera « très chaotique et désordonnée ». Il reste néanmoins convaincu que l'IA sera globalement « une force positive » et conseille simplement aux jeunes diplômés de persévérer. Son conseil aux jeunes diplômés comme Jacqueline Kline et Irene Chang : « tenez bon ».
Sources : ZipRecruiter, Ramp, Fed de New York, rapport d'étude (PDF)
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