Les licenciements « causés par l’IA » sont devenus l’un des récits les plus commodes de l’économie numérique contemporaine. À chaque annonce de plan social, l’intelligence artificielle est invoquée comme une force inexorable, presque naturelle, qui rendrait certaines compétences obsolètes du jour au lendemain. Pourtant, selon une analyse récente de Oxford Economics, cette explication est pourtant largement exagérée : ce discours tient davantage de la fiction corporate que de la réalité économique mesurable. Derrière l’argument technologique se cache une vérité plus dérangeante pour les directions : les suppressions de postes reflètent avant tout des choix stratégiques, financiers et organisationnels.Toutefois, affirmer que l’IA sert souvent d’alibi narratif ne signifie pas qu’elle soit toujours étrangère aux suppressions de postes. Dans un nombre croissant de situations, l’intelligence artificielle joue bel et bien un rôle direct dans la réduction de certains effectifs. La nuance est essentielle : il ne s’agit pas d’un remplacement massif et généralisé, mais d’un impact ciblé, fonction par fonction.
Depuis deux ans, une formule revient avec une régularité presque mécanique dans les communiqués de presse des grandes entreprises technologiques : les suppressions de postes seraient la conséquence directe de l’adoption accélérée de l’intelligence artificielle. Et les cas se multiplient.
Selon Dominik Asam, directeur financier du géant des logiciels SAP, dont le chiffre d'affaires s'élève à 320 milliards de dollars, l'entreprise aura probablement besoin de moins d'ingénieurs pour fournir un rendement identique, voire supérieur. « Il y a tout simplement plus d'automatisation. Certaines tâches sont automatisées et, pour un volume de production identique, nous pouvons nous permettre d'avoir moins de personnel », a déclaré ce cadre.
À la fin du mois de septembre 2025, le groupe aérien allemand Deutsche Lufthansa AG a annoncé aux analystes et aux investisseurs son intention de supprimer 4 000 postes administratifs d'ici la fin de la décennie. Parmi les raisons invoquées figurait « l'utilisation accrue de l'IA ». Dans la foulée, le prêteur néerlandais ING Group NV a déclaré que près de 1 000 postes étaient menacés par « la numérisation, l'IA et l'évolution des besoins des clients ».
Et début novembre, Krafton Inc., une société sud-coréenne de jeux vidéo, a annoncé son intention de geler les embauches afin de se concentrer sur une approche de développement « axée sur l'IA ». De plus en plus d'entreprises de l'industrie du jeu vidéo expérimentent l'IA dans le processus de développement.
Dans les rapports financiers, les présentations aux investisseurs et les notes de service, les dirigeants vantent les avantages de l'IA et présentent la réduction ou la stabilisation des effectifs comme une préparation à une économie de plus en plus axée sur l'IA. Selon une estimation datant de novembre du cabinet Challenger, Gray & Christmas, l'IA a été citée comme raison de 48 414 suppressions d'emplois annoncées aux États-Unis depuis le début de l'année 2025.
À en croire ce discours, les algorithmes remplaceraient les humains à une vitesse telle que les directions n’auraient d’autre choix que de réduire leurs effectifs. Pourtant, une analyse récente de Oxford Economics invite à regarder derrière cette narration bien huilée. Et ce que l’on y découvre ressemble moins à une révolution technologique qu’à une construction rhétorique soigneusement entretenue.
Quand l’IA sert de paravent stratégique
Pour les entreprises, invoquer l’IA comme cause principale des licenciements présente un avantage évident : cela permet de dépersonnaliser la décision. Le problème n’est plus une stratégie discutable, une anticipation excessive de la croissance ou une erreur de pilotage, mais une force technologique quasi naturelle, inéluctable.
Malgré les gros titres alarmistes annonçant la prise de pouvoir des robots sur le marché du travail, une nouvelle étude d'Oxford Economics remet en question l'idée selon laquelle l'intelligence artificielle serait actuellement à l'origine d'un chômage de masse. Selon l'analyse du cabinet, « les entreprises ne semblent pas remplacer leurs employés par l'IA à grande échelle », suggérant plutôt que celles-ci pourraient utiliser cette technologie comme prétexte pour réduire leurs effectifs de manière systématique.
Dans un rapport publié le 7 janvier, le cabinet d'études affirme que, bien qu'il existe des preuves anecdotiques de suppressions d'emplois, les données macroéconomiques ne corroborent pas l'idée d'un changement structurel de l'emploi causé par l'automatisation. Il met plutôt en évidence une stratégie d'entreprise plus cynique : « Nous soupçonnons certaines entreprises d'essayer de présenter les licenciements comme une bonne nouvelle plutôt que comme une mauvaise nouvelle, comme par exemple les embauches excessives passées. »
Les données de productivité et d’adoption réelle de l’IA montrent que, dans la majorité des secteurs, l’automatisation est encore marginale et loin de justifier des coupes massives dans l’emploi. Autrement dit, l’IA joue ici le rôle d’un alibi moderne. Elle permet de masquer des réalités plus prosaïques : fin de l’argent gratuit, pression des marchés financiers, nécessité de restaurer des marges après des années de recrutements agressifs. Dans ce contexte, parler d’IA est plus vendeur – et politiquement plus acceptable – que d’admettre une correction stratégique.
Le récit des entreprises est orienté vers les investisseurs
La principale motivation derrière cette nouvelle image donnée aux suppressions d'emplois semble être les relations avec les investisseurs. Le rapport souligne qu'attribuer les réductions d'effectifs à l'adoption de l'IA « transmet un message plus positif aux investisseurs » que d'admettre des échecs commerciaux traditionnels, tels qu'une faible demande des consommateurs ou « des embauches excessives dans le passé ». En présentant les licenciements comme un pivot technologique, les entreprises peuvent se présenter comme des innovateurs avant-gardistes plutôt que comme des entreprises aux prises avec des ralentissements conjoncturels.
Dans une récente interview, Peter Cappelli, professeur de gestion à Wharton, a déclaré qu'il avait vu des études montrant que, comme les marchés saluent généralement les annonces de suppressions d'emplois, les entreprises annoncent des « licenciements fantômes » qui n'ont jamais lieu. Les entreprises tiraient profit de la réaction positive du marché boursier à l'annonce d'un licenciement potentiel, mais « il y a quelques décennies, le marché a cessé de progresser parce que [les investisseurs] ont commencé à se rendre compte que les entreprises ne procédaient même pas aux licenciements qu'elles avaient annoncés ».
Interrogé sur le lien supposé entre l'IA et les licenciements, Cappelli a exhorté les gens à examiner attentivement les annonces. « Le titre est : "C'est à cause de l'IA", mais si vous lisez ce qu'ils disent réellement, ils disent : "Nous pensons que l'IA prendra en charge ce travail". Ils ne l'ont pas fait. Ils espèrent simplement. Et ils le disent parce que c'est ce qu'ils pensent que les investisseurs veulent entendre ».
Les données derrière le battage médiatique
Le rapport d'Oxford a mis en avant les données de Challenger, Gray & Christmas, l'agence de recrutement qui est l'un des principaux fournisseurs de données sur les licenciements, afin d'illustrer le fossé entre la perception et la réalité. Alors que l'IA a été citée comme la raison de près de 55 000 suppressions d'emplois aux États-Unis au cours des 11 premiers mois de 2025, soit plus de 75 % de toutes les suppressions liées à l'IA signalées depuis 2023, ce chiffre ne représente que 4,5 % du total des pertes d'emplois signalées.
En comparaison, les pertes d'emploi attribuées aux « conditions économiques et de marché » standard ont été quatre fois plus importantes, totalisant 245 000 suppressions. Si l'on considère le contexte plus large du marché du travail américain, où 1,5 à 1,8 million de travailleurs perdent leur emploi chaque mois, « les pertes d'emploi liées à l'IA restent relativement limitées ».
Une productivité qui ne suit pas le discours
L’un des points centraux de l’analyse repose sur un constat simple : si l’IA remplaçait réellement des volumes significatifs de travail humain, cela devrait se traduire par des gains mesurables de productivité. Or, ces gains restent modestes, voire invisibles à l’échelle macroéconomique. Les outils d’IA générative améliorent certaines tâches, accélèrent des processus ou réduisent des frictions, mais ils ne transforment pas encore structurellement la production de valeur.
Oxford propose d'ailleurs un test économique simple pour évaluer la révolution de l'IA : si les machines remplaçaient véritablement les humains à grande échelle, la production par travailleur restant devrait monter en flèche. « Si l'IA remplaçait déjà la main-d'œuvre à grande échelle, la croissance de la productivité devrait s'accélérer. Or, ce n'est généralement pas le cas. »
Le rapport observe que la croissance récente de la productivité a en fait ralenti, une tendance qui correspond davantage à des comportements économiques cycliques qu'à un boom induit par l'IA. Bien que l'entreprise reconnaisse que les gains de productivité liés aux nouvelles technologies mettent souvent des années à se concrétiser, les données actuelles suggèrent que l'utilisation de l'IA reste « de nature expérimentale et ne remplace pas encore les travailleurs à grande échelle ».
Pour les professionnels de l’informatique, ce décalage est particulièrement parlant. Dans les équipes techniques, l’IA agit davantage comme un amplificateur que comme un substitut : elle assiste le développeur, elle ne le remplace pas. Les suppressions de postes observées relèvent donc moins d’une automatisation radicale que d’arbitrages financiers classiques.
Là où l’IA est réellement un facteur de licenciements
Les premiers métiers concernés sont ceux dont la valeur repose majoritairement sur l’exécution de tâches standardisées, répétitives et fortement documentées. Dans les centres de support de niveau 1, dans certaines fonctions de back-office, de rédaction basique ou d’analyse descriptive, les outils d’IA générative et les systèmes d’automatisation avancée permettent désormais de traiter des volumes importants avec moins de ressources humaines. Dans ces cas précis, l’équation économique change réellement.
L’IA n’agit pas toujours comme un substitut direct à un poste, mais comme un multiplicateur de productivité. Une équipe plus réduite peut produire autant, voire davantage, qu’une équipe plus large auparavant. Cette dynamique conduit mécaniquement à des arbitrages sur les effectifs, notamment lorsque la pression sur les coûts est forte. Les licenciements ne sont alors pas une fiction, mais la conséquence d’une réorganisation rendue possible par la technologie.
Dans certains environnements très structurés, notamment les grandes entreprises de services numériques ou les plateformes numériques à forte volumétrie, l’IA permet aussi de consolider des fonctions auparavant fragmentées. Des tâches autrefois réparties entre plusieurs rôles intermédiaires sont absorbées par des outils intelligents intégrés aux chaînes de production. Les postes concernés disparaissent non pas parce qu’ils étaient...
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